L’observation participante.
Belleville côté rues

Belleville côté jardins

Chiner à Belleville

Lorsqu’on s’intéresse à un milieu social, on peut toujours essayer de construire un questionnaire ; on peut toujours essayer de le faire passer ; on peut toujours en analyser le contenu pour en publier une foule de chiffres finalement sans grande portée. On aura à coup sûr perdu son temps. Par contre, on peut décider de prendre son temps, de se laisser porter au fil du hasard et des évènements et de saisir ainsi progressivement une réalité autrement plus riche, plus vivante, ayant au final plus de sens.

Agir ainsi, c’est pratiquer l’observation participante ; c’est, comme l’écrivait un jour Alain Touraine : « chercher la compréhension de l’autre dans le partage d’une condition commune ». Cela exige souvent, si ce n’est toujours, que l’on accepte de partager un mode de vie qui nous est étranger et pour cela se faire accepter comme membre en participant aux activités du groupe et éventuellement à ses enjeux. Mais cette immersion implique que l’observateur occupe un certain statut et assume certains rôles pour que tout cela fonctionne de manière naturelle, pour tout dire comme allant de soi, sans friction.

Ce type d’approche réduit l’ethnocentrisme, sans parvenir toutefois à l’éliminer complètement. Le sachant, l’observateur peut tout de même avancer dans la compréhension du réel en ayant bien conscience des limites dans lesquelles il est enfermé. L’observation participante induit que la compréhension d’une autre culture ne passe pas par une description stéréotypée construite à partir du point de vue de l’observateur. La méthode de recueil des informations repose souvent sur la biographie, c’est-à-dire la manière dont les individus perçoivent et définissent la situation qu’ils vivent à un moment donné.

Dans l’observation participante, contrairement au questionnaire, aucune question n’est posée. Les réponses arrivent pour ainsi dire au fil des conversations souvent liées à des évènements ayant frappé le groupe ou l’individu. Inutile donc de passer par un entretien d’enquête, il suffit d’attendre, d’être là et d’écouter.

Les informations recueillies constituent un énorme puzzle où elles vont d’elles-mêmes se coller les unes aux autres ou servir de points d’ancrage à des faits qui se produiront éventuellement plus tard et dont on ignore tout pour l’instant.

Autrement dit, chaque fait, chaque information, constitue la brique d’un édifice dont on ignore l’architecture et qui, sans a priori, prend forme au fil du temps. Ce collage de proche en proche dessine ainsi un réseau sémantique complexe qui laisse deviner une totalité socioculturelle jusqu’alors insoupçonnée.

La notion de réseau sémantique vient de l’intelligence artificielle. C’est, dirions-nous, une représentation du bon sens. Mais il est bien délicat de passer d’une discipline à l’autre en croyant naïvement utiliser les outils de l’une pour décrire l’univers de l’autre. Pourtant, on peut s’inspirer de la méthode pour savoir comment faire sans s’égarer rapidement devant la complexité des faits sociaux et de leurs significations. Un fait n’est pas suspendu dans le vide. Il est rattaché au moins à un acteur qui agit selon une finalité. La description minimale d’un fait correspond donc à un : qui, fait quoi, comment, où, pourquoi ? Or, comme cet acteur est plongé dans un environnement, ce dernier agit sur lui, si bien que sa conduite apparaît aussi comme une réponse à certaines contraintes.

Ceci étant dit, le fait observé peut être connoté de bien des manières selon les points de vue qui l’évaluent. Ainsi, un vol aura une valeur positive pour le gang alors qu’il aura une valeur négative pour la victime.

L’observation participante nous invite donc à changer de perspective pour cerner un fait social dans sa totalité.

Modéliser une analyse permet par héritage d’attribuer à un fait une sémantique déjà existante relative à un fait similaire. Ce codage de l’information n’est pas donné d’avance. Il convient d’en élaborer la structure progressivement. Cette phase consiste donc à faire des résumés d’informations, à définir des cadres (notions) et à remplir des cases (valeurs). Cette élaboration prend l’allure d’un vaste thésaurus dans lequel les fiches sont hiérarchisées selon une logique d’inclusion :

A < B < C … avec A = a1 , a2 ; B = b1 , b2 , b3 , b4 ; C = c1 , c2 , c3.

avec

A = Séisme, avec pour composants a1 = faille, a2 = magnitude ;
B = Désastre, avec b1 = dégâts, b2 = sans-abris, b3 = blessés, b4 = morts ;
C = Événement, avec c1 = lieu, c2 = jour, c3 = heure.

On en déduit d’après ce modèle que l’information complète sur un séisme comporte neuf rubriques.

Nous touchons là un aspect fondamental de la phénoménologie, celui de l’absence d’a priori par nécessité méthodologique. Or, la méthode des réseaux sémantique permet justement de s’affranchir au mieux de tout a priori ethnocentrique. Chaque élément recueilli prend ainsi sa place dans un réseau multidimensionnel à la manière d’un atome dans une molécule complexe. Tout s’emboîte de proche en proche à partir du moment où les matériaux deviennent nombreux. Il faut donc une certaine quantité d’information pour que les éléments commencent à cristalliser, à se coller entre eux pour dessiner finalement une forme, un modèle plus ou moins généralisable, quelque chose qui ait du sens.

A y regarder de près, on s’aperçoit alors que les notes se classent selon des thèmes et des chronologies, voire même des groupes, et ce de manière naturelle et non selon une métrique glissée dans l’algorithme d’une analyse factorielle, métrique qui une fois changée aboutit à des résultats tout autres et même contradictoires.

L‘avantage d’un tel codage bien organisé est de permettre d’analyser comme de réaliser des notes de synthèse ou des abstractions. Plus on détaille, plus on descend de niveaux ; plus on remonte, plus on simplifie l’information, plus on évolue dans des réseaux d’unités d’abstraction et de synthèse.

Si l’on conçoit comment fonctionne la mise en forme des informations et le temps que cela exige, il reste à préciser comment on obtient celles-ci à partir de la situation de l’observateur.

L’observateur se doit d’avoir un statut et un rôle dans le monde qu’il étudie. Il se doit d’être reconnu par le groupe tout entier à travers les attributs de son statut et de son rôle.

Pratiquer l’observation participante exige quelque part de posséder les qualités d’un naturaliste sachant se faire accepter d’un groupe d’animaux sauvages. La comparaison n’a rien de péjoratif. Elle se veut pratique pour faire comprendre qu’il faut du temps pour entrer de plain-pied dans un groupe spécifique. Ici, relisons le passage du Petit Prince et du renard. Ainsi, il nous aura fallu une bonne année pour entrer naturellement dans un groupe composite de SDF, un groupe de retraités maghrébins, dans une partie de la communauté chinoise, des groupes de jardinage, et même un groupe de délinquants à connotation islamiste. Tous ces groupes sont reliés entre eux selon des modalités différentes.

On n’entre pas directement dans un univers qui nous est étranger. Il faut s’en approcher par palier. L’observation est d’abord périphérique avant d’être active. Pour progresse à l’intérieur d’un groupe il faut s’impliquer pour en décrire les contextes puis les visions du monde. Être considérer comme membre est indispensable pour commencer à saisir les situations à en décrire les contextes à en saisir les significations pour les membres. Dès cet instant l’observateur recherche un équilibre dans l’observation directe entre le détachement et sa participation.

L’observation d’un groupe déviant interdit à l’observateur de participer à certaines activités du groupe, soit pour des questions morales, soit à cause de l’âge, du sexe ou de la religion. Toujours est-il que l’observation participante implique à la fois une présence quasi quotidienne au sein du groupe et une grande disponibilité afin de saisir éventuellement un fait inattendu, une situation problématique pour le groupe exigeant une solution immédiate.

De l’observation participante périphérique, l’observateur passe ensuite à l’observation participante active. Dans cette situation, l’observateur agit à l’intérieur du groupe et pour celui-ci tout en évitant de provoquer des situations étrangères au groupe et faisant problème. Pourtant, il arrive qu’à certains moments, par opportunité, l’observateur puisse entrer pleinement dans le jeu et agir comme s’il était preneur des enjeux spécifique du groupe. Pourtant, l’observateur est dans cet instant non pas membre du groupe, mais membre de la situation. La fusion avec le groupe n’est que momentanée.

On devine au fil de ces explications que l’observateur cherche à rester objectif pour décrire des contextes où il se doit pourtant d’être comme un autochtone plongé dedans, puisque la description du monde exige une immersion quasi complète de l’observateur afin qu’il ne soit plus lui-même observé en tant qu’étranger. Il en résulte une tension pour l’observateur entre l’indispensable participation au groupe et la distanciation nécessaire à une description objective.

En dehors de tout a priori, la démarche phénoménologique invite donc le chercheur à formuler aussi des hypothèses chemin faisant afin de garder le contact avec une démarche objective. La formulation d’idées préconçues et réfutables, produite spontanément par le système de valeurs initial de l’observateur, permet d’en rejeter progressivement les modèles au profit d’un nouveau système de valeurs issu du groupe observé. Les hypothèses ainsi formulées décrivent des contextes liés à des situations anticipées et dont il conviendra d’en vérifier la structure comme les valeurs.

Dans la mesure où l’observateur fonctionne parfaitement au sein du groupe, il peut arriver qu’une demande lui soit formulée pour faire évoluer la situation du groupe. C’est ce qui arrive avec les problèmes d’intégration d’un groupe arrivé par migration dans une société étrangère. Nous sommes là en face des problèmes liés à l’acculturation. Dans la mesure où les demandes vont dans le sens d’une meilleure intégration et une entrée dans le cadre légal de la société, rien n’interdit à ce que l’observateur serve de temps à autre de médiateur. Le cas se présente souvent lors de l’apprentissage de la langue. Par ce biais, l’ancrage de l’observateur au groupe se fait d’une manière naturelle sans mettre en jeux les intérêts sensibles du groupe, surtout lorsqu’il est déviant. L’observateur passe ainsi d’une étude purement scientifique à une action sociale au bénéfice du groupe. Tout le débat réside donc dans le fait que la présence de l’observateur peut modifier les comportements des acteurs, ce qui va à l’en contre de l’observation participante. Cette remarque se nuance par le fait que, par exemple, la demande en apprentissage linguistique n’est pas la demande de tout le monde, mais celles de certains membres qui se distinguent du reste de la population. La situation a-t-elle changé par la présence de l’observateur ? Non, mais sa présence ne fait qu’accélérer un phénomène qui couve et qui se manifestera tôt ou tard. On en conclut que, si l’observateur agit dans ce sens, ce sera toujours pour répondre à une demande et jamais de sa propre initiative. C’est du moins notre position.

Au terme de cet exposé, un rappel s’impose, celui concernant les significations. Celles-ci concernent le groupe étudié, non celles de l’observateur. Comme on le devine, l’affaire n’est pas simple, puisqu’il s‘agit de rechercher le sens vécu d’une expérience à travers un sujet qui rend compte de cette expérience. Comment faire lorsqu’il existe une barrière celle de la langue, par exemple le chinois et quel chinois ? On y reviendra.

La phénoménologie se classe dans le paradigme constructiviste et suggère une vision du monde dans lequel la réalité est multiple. L’observateur phénoménologique reconnaît dans sa quête du sens qu’il n’y a pas seulement qu’une vérité. La méthode demande de rendre compte de la réalité du sujet sans chercher à l’interpréter. C’est une approche qui se veut la plus itérative possible bien que, dans sa réitération, le chercheur fasse inévitablement preuve d’une certaine interprétation minimum.

Pour arriver à un résultat acceptable, il s’agit bien pour l’observateur de dépasser le témoignage du sujet pour atteindre la structure du phénomène, du fait social.

Il convient donc non d’expliquer, mais de comprendre. Cette compréhension se réalise par une appréhension synthétique du contexte saisi dans son ensemble (d’où les fiches décrites plus haut). Lors de cette appréhension, le savoir de l’observateur n’intervient pas pour expliquer quoi que ce soit. L’observation répétée avec des sujets différents doit cristalliser une forme, une représentation du phénomène au sein desquelles les significations des faits pour les sujets doivent prendre place les unes par rapport aux autres tout en dégageant les invariants communs. On en arrive ainsi et progressivement à une sorte de système supportant le raisonnement. Autrement dit, on met en place un système de connaissances capable, à la manière d’un système expert, d’aboutir à des déductions. Au travail.